Déclaration de la Commission Afrique du Parti de Gauche
Paris, le 15 août 2018
 
L’annonce en a été faite le 6 août 2018 : libération de 800 prisonniers politiques dont quelques condamnés par contumace réfugiés à l’étranger et dont 300 encore en détention, mais dont sont exclus « une soixantaine de militaires et de membres de groupes armés ayant commis des crimes de sang ». Si nous nous réjouissons de ces libérations que nous avons à plusieurs reprises réclamées, nous ne pouvons nous joindre au concert de louanges adressées à cette occasion à Ouattara.
 
Car en libérant (d’ailleurs de façon parfaitement arbitraire et inconstitutionnelle) sans jugement des personnes emprisonnées sans jugement, la plupart étant maintenant gravement malades ou handicapées, Ouattara reconnaît son crime : avoir mis fin à l’expérience de la démocratie initiée par la deuxième République et avoir instauré une dictature qui ne dit pas son nom en Côte d’Ivoire depuis son renversement par la force du Président Gbagbo le 11 avril et sa prise de pouvoir officielle en mai 2011.
 
Ce régime est anti-démocratique et caractérisé par l’absence de tout débat démocratique avec une quelconque opposition dont il ne reconnaît pas l’existence. Ouattara après avoir prétendu respecter la limitation du nombre de mandats prévue par la Constitution, entretient dorénavant le doute sur ses intentions, une manière comme une autre de semer le trouble et de faire son petit chantage afin de résister aux pressions alors qu’il sait très bien que ce n’est ni possible, l’article concerné n’ayant pas été touché lors de la révision de Constitution de 2016, ni tolérable aux yeux de ceux qui l’ont installé dans son fauteuil.
 
Ce régime est prédateur et caractérisé par les largesses financières dont bénéficient les cercles du pouvoir ainsi que la déconnection croissante de la classe dirigeante par rapport aux réalités quotidiennes.
 
Ce régime est ségrégationniste en ayant élevé la préférence ethnique érigée en forme de gouvernement et en forme de structuration de la société ivoirienne. Seuls les ressortissants du Nord du pays ont tous les pouvoirs politiques en main, et dirigent toutes les institutions économiques, sociales, pédagogiques, sanitaires, militaires, et les représentations diplomatiques à l’étranger, ce qui n’empêche pas le petit peuple du nord laissé dans ses difficultés de la vie quotidienne, de lâcher le pouvoir de celui qu’il avaient pourtant soutenu.
 
Ce régime est affabulateur : dans son adresse officielle à la population de la Côte d’Ivoire le 6 août 2018 à la veille de la date anniversaire de l’indépendance du pays, Ouattara déclare être « heureux de constater les progrès significatifs […] dans le domaine de la hausse des revenus des paysans, des fonctionnaires et des salariés du secteur privé, du meilleur accès des populations aux services sociaux de base que sont l’eau, l’électricité, la santé, l’éducation ». La réalité du pays ce sont les nombreux déguerpissements subis, l’augmentation du nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, le manque d’eau potable, la hausse exagérée du prix de l’électricité ainsi que des coupures intempestives, la vie chère, l’état de délabrement des hôpitaux et les nombreux morts pour manque de soins, l’indifférence du régime au sort des victimes du scandale des déchets toxiques de Trafigura, des universités incapables de former la jeunesse, les enfants-microbes abonnés à la violence qu’ils subissent eux-mêmes de l’apartheid économique mis en œuvre par le régime.
 
Ce régime est indigne pour avoir vendu le pays aux étrangers. La réalité du pays est une extraversion économique intégrale prenant souvent la forme d’expropriations : les terres ivoiriennes sont données à des Burkinabés quand elles ne sont pas vendues à des Libanais ; la plus grande partie de l’économie et de l’industrie est entre les mains des Français.
 
Ce régime a fait de la Côte d’Ivoire, le pays du « miracle ivoirien » d’Houphouët-Boigny, le troisième pays subsaharien en nombre de migrants fuyant vers l’Europe !
 
Avec cette amnistie partielle et tardive, Ouattara dit favoriser la réconciliation nationale. Qu’il nous désigne qui exactement il veut réconcilier et qu’il présente son plan pour réussir cet objectif !
Qu’il annonce officiellement qu’il ne se représentera pas en 2020. Qu’il l’annonce maintenant, avant qu’il ne soit trop tard ! Qu’il ne se contente pas d’annoncer une réforme de la Commission Electorale Indépendante mais qu’il la mette en œuvre à commencer par le départ de Youssouf Bakayoko son inamovible président depuis huit ans : 6,3 millions d’électeurs recensés pour un potentiel de 10 millions et ce malgré les recensements successifs et inopérants.
 
Nous dénonçons l’ignominie de ceux qui font de Dramane Ouattara un artisan de la paix parce qu’il libère sans jugement des adversaires politiques qu’il a emprisonnés durant sept ans sans jugement. Si l’on peut se réjouir d’une seule chose, c’est de la publication – certes tardive –du rapport commun des ambassadeurs de l’UE rédigé début juillet.
 
Ce rapport est accablant et mérite que nous en citions plusieurs extraits qui sont autoporteurs :
« La Côte d’Ivoire affiche l’image rassurante d’une stabilité retrouvée, portée par des taux de croissance élevés » (8% par an en moyenne depuis 2011), mais « les indicateurs sociaux stagnent (taux de pauvreté à 46% en 2015) » et « la population s’interroge de plus en plus ouvertement sur cette croissance qui ne lui semble pas ou peu bénéfique »,
« La population ivoirienne tolère d’autant moins les largesses financières dont bénéficient les cercles du pouvoir », « une ‘classe dirigeante’ dont l’enrichissement ces dernières années est parfois spectaculaire ».
« Les failles politiques importantes de la reconstruction » après la décennie de crise politico-militaire qui a divisé le pays dans les années 2000, et « les fragilités non résorbées d’un pays peut-être moins solide et démocratique que sa bonne image pourrait le laisser penser ».
« Face à ces difficultés, les autorités se montrent hermétiques aux critiques internes et externes, et semblent désireuses de ne laisser aucun lieu de pouvoir leur échapper ».
« La confrontation entre un pouvoir qui restreint progressivement les espaces d’expression, et une contestation sociale grandissante, n’augurerait rien de bon pour l’échéance de 2020 ».
Sur le plan politique, la création d’un « parti unifié » voulue par le président Alassane Ouattara, « annoncé comme la solution à l’instabilité passée (…) a été dès le début compris par tous comme une manière pour la coalition au pouvoir de s’assurer une réélection systématique, en reléguant les éventuels mouvements d’opposition à la périphérie du jeu politique ».
 
Les chefs de mission de l’UE estiment encore que « la relation de l’Union européenne avec la Côte d’Ivoire est affectée par le manque de dialogue politique », une « situation (qui) n’est pas compatible avec la relation forte entre l’Europe et la Côte d’Ivoire, dont témoigne notamment le haut niveau de soutien politique et financier apporté par l’Union européenne ».
 
« Au vu de ce constat, les Chefs de Mission de l’UE incitent (…) à une réflexion sur le soutien de l’UE à la Côte d’Ivoire », conclut le rapport. (L’aide de l’UE à la Côte d’Ivoire se monte à 273 millions d’euros pour la période 2014-2020, à quoi s’ajoutent les aides bilatérales, notamment de la France et de l’Allemagne).
 
La croissance ne résoudra pas tout de manière mécanique, en particulier si elle n’est pas inclusive et que la corruption demeure, affirment les auteurs, tandis que quelques lignes plus haut, ces derniers expliquent que la Haute autorité pour le bonne gouvernance est inactive et que l’Autorité de régulation des marchés manque de moyens et subit des pressions.
 
« Dans ce contexte, la relation entre l’UE et la Côte d’Ivoire est affectée par le manque de dialogue politique et une réticence à échanger sur les sujets majeurs ».
 
A Ouattara nous disons que nous ne sommes pas dupes des contraintes que ses bailleurs de fonds lui imposent au regard en particulier de ce rapport des chefs de mission de l’UE, contraintes qui le conduisent à faire preuve d’une générosité de façade parfaitement hypocrite.
 
A l’UE, nous disons qu’il faut tirer toutes les conclusions de ce rapport implacable et exercer les pressions financières et politiques sur le régime Ouattara même si le gouvernement français y fait obstacle ou fait montre d’inertie. C’est en s’attaquant aux sources du malheur social du peuple ivoirien et donc en cessant de soutenir ce régime vermoulu, que l’UE répondra le mieux à la question migratoire qui contraint des ivoiriens, contrairement à leurs traditions, à prendre le chemin de l’exil.
 
Au peuple ivoirien nous apportons notre soutien et notre encouragement dans sa lutte contre le régime en place et dorénavant sur la sellette. Pas de compromis avec ce régime d’ores et déjà lâché par ses maîtres et dorénavant par ses alliés politiques.
 
Pour que la Côte d’Ivoire appartienne à nouveau aux Ivoiriens !
Pour une résistance déterminée et forte à ce régime ignoble et manipulateur !
Pour la libération de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé !
 
Pierre Boutry
 
In : AFPA (Alliance des Forces Progressistes pour l'Afrique), 15 août 2018
Le Titre est de la Redaction