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Bombardement-de-Bouaké

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Le parquet de Paris demande le renvoi aux assises de trois pilotes accusés d’avoir participé au bombardement meurtrier de la base militaire française de Bouaké, en Côte d’Ivoire, en novembre 2004. Le réquisitoire, cinglant pour les autorités françaises, accusées d’avoir entravé l’enquête, ouvre aussi la voie à une éventuelle procédure contre les anciens ministres Villepin, Alliot-Marie et Barnier devant la Cour de justice de la République. FRANCE ENQUÊTE Àdéfaut de l'entière vérité, les famillles des victimes du bombardement de Bouaké auront droit à un procès. Quatorze ans après la mort de neuf soldats français et d'un humanitaire américain dans l'attaque d'une base militaire française située dans le centre de la Côte d’Ivoire, le parquet de Paris a sollicité, le 25 juin 2018, le renvoi devant la cour d'assises de trois pilotes accussés d’avoir participé à ce raid meurtrier. 

    Dans un réquisitoire fourni de 140 pages, que Mediapart a pu consulter, le vice-procureur Michel Guedes revient avec force détails sur les conditions de l'opération ayant lourdement touché, en novembre 2004, les troupes françaises de la force Licorne, déployées pour tenir une « zone de confiance » entre le Sud et le Nord du pays. À l'époque, la Côte d'Ivoire est scindée entre le Sud, contrôlé par le président Laurent Gbagbo, et le Nord, aux mains des rebelles des Forces nouvelles, quand l'opération « Dignité », censée permettre aux troupes loyalistes de reprendre le contrôle de l'ensemble du territoire aux rebelles, tourne à la catastrophe. À 13 h 10, ce samedi 6 novembre 2004, deux avions Soukhoï bombardent délibérément un camp de soldats français (installé au lycée Descartes de Bouaké), sans que les commanditaires et les mobiles de cette attaque ne soient aujourd'hui encore identifiés.

     L'implication de trois pilotes – les lieutenants ivoiriens de l'armée régulière Patrice Ouei et Ange Gnanduillet et le mercenaire biélorusse Yury Sushkin, qui font l'objet d'un mandat d'arrêt – ne fait en revanche « aucun doute » aux yeux du parquet, lequel requiert leur renvoi aux assises pour assassinats, tentatives d'assassinats et destruction des biens d'autrui aggravée par deux circonstances (en réunion et au préjudice d'une personne dépositaire de l'autorité publique). Mais le vice-procureur Guedes réclame un non-lieu partiel pour un autre mercenaire biélorusse, Barys Smahin, longtemps présenté comme un des pilotes des Suhkoï, dont l'implication ne serait finalement pas « établie » malgré sa présence sur les lieux.

    La juge d'instruction Sabine Kheris, en charge du dossier depuis 2012, pourrait signer l’ordonnance de renvoi des pilotes devant une cour d’assises spécialisée en matière militaire dans les prochaines semaines, marquant ainsi le dénouement (partiel) d’une affaire qui ne doit son salut qu’à l’acharnement d’une poignée de magistrats, représentants des familles de victimes et « lanceurs d'alerte » anonymes au sein de l’institution militaire.« Quatorze années d’instruction, ainsi que le travail minutieux et opiniâtre de certains magistrats instructeurs et conseils de parties civiles ont permis de reconstituer certains rouages, sans toujours bénéficier de la célérité et de la spontanéité (…) que les victimes, au service de leur patrie, auraient pu légitimement espérer des institutions nationales », a d’ailleurs tenu à rappeler le vice-procureur du TGI de Paris, au terme d'un réquisitoire cinglant pour les autorités françaises.

    De fait, dans ce dossier explosif, l’enquête judiciaire n’a cessé de se heurter à la raison d’État, invariablement défendue sous trois présidents successifs (Chirac, Sarkozy et Hollande), leurs gouvernements ayant tous refusé de déclassifier nombre de documents secret-défense qui auraient permis de dénouer plusieurs points clés de l'instruction. Les entraves se sont multipliées dès le début de l'enquête, alors même que le caractère délibéré et ciblé du bombardement n’a jamais fait le moindre doute en haut lieu.

     Cela est d'autant plus flagrant que tout le gratin du renseignement français – la direction du renseignement militaire (DRM), la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) ou encore la direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DPSD) – connaissait pertinemment, et quasiment dès le début, le groupe de pilotes, co-pilotes et mécaniciens qui œuvraient sur la base de Yamoussoukro, d'où sont partis les deux Soukhoï du raid meurtrier.Ainsi que le montre l'enquête judiciaire, les services de renseignement disposaient de photos, d'enregistrements audio et vidéo et de témoignages précis. Et c'est d'ailleurs sur la base de ce « travail minutieux de recoupement réalisé par les services de renseignement français » que l'enquête a permis de déterminer l'implication des assaillants.

Source : MEDIAPART