Jean-Claude-Djereke

 

   Dramane Ouattara aurait annoncé dans le dernier numéro de “Jeune Afrique”, hebdomadaire françafricain dans lequel il serait actionnaire, qu’il n’excluait pas de briguer un troisième mandat.

    Aussitôt faite, l’annonce provoqua une levée de boucliers, y compris parmi ceux qui étaient sous son charme il y a quelques années et voyaient en lui le nouveau Josué qui fera entrer l’Eburnie dans la terre promise. Arguments juridiques à l’appui, certains répondirent que ce n’était pas possible; d’autres lui rappellèrent ce qu’il promettait aux Ivoiriens pendant la campagne présidentielle de 2010 (“donnez-moi juste 5 ans et je règlerai tous les problèmes de la Côte d’Ivoire”) tout en lui faisant remarquer que l’homme digne et sérieux est celui qui respecte sa parole; d’autres encore le jugèrent purement et simplement dangereux pour l’avenir de la Côte d’Ivoire, pays qu’il a appauvri, tribalisé et divisé en montant les musulmans contre les chrétiens et en opposant les gens du Nord aux autres ethnies.

    Je suis d’avis qu’on dénonce le double langage de Ouattara et qu’on l’exhorte fermement à quitter le pouvoir et le pays après 2020 (il  ne pourrait être toléré à y demeurer que pour prendre la place des prisonniers politiques à la MACA) mais tout cela n’arrive-t-il pas un peu trop tard? Notre réveil n’est-il pas tardif? Autrement dit, est-ce maintenant que nous découvrons l’individu et prenons conscience de sa laideur morale? Est-ce aujourd’hui que chacun de nous se rend compte qu’il est nuisible et retors? Avons-nous oublié la descente punitive de l’armée à la cité universitaire de Yopougon en mai 1991? Qui avait envoyé les militaires là-bas? Qui était à l’origine des salaires à deux vitesses auxquels étaient soumis les enseignants? Qui supprima les avantages des étudiants (bourses, bus, chambres, etc.) en 1990? Qui fit arrêter les partis politiques qui marchaient pacifiquement avec la LIDHO dans les rues du Plateau en février 1992 pour demander la libération des étudiants? Qui vendait et rachetait les biens de l’État? Qui brada les secteurs stratégiques de l’État (eau, électricité, téléephone) à des entreprises françaises? Qui se fit délivrer, un jour non-ouvrable, un certificat de nationalité? Longue est la liste des faits et méfaits de Ouattara et incontestable la propension de l’homme à attribuer aux autres ses propres coups tordus (charnier de Yopougon, assassinat d’honnêtes citoyens).

     Bref, nous savions, au début des années 90 déjà, de quoi l’homme était capable et jusqu’où il était prêt à aller dans l’accomplissement du mal mais nous n’avons pas hésité un seul instant à l’associer à nos affaires (en le laissant diriger un parti politique et participer aux réunions des partis politiques); nous prîmes sa défense quand sa candidature fut rejetée en 1995; nous nous indignâmes lorsqu’un mandat d’arrêt international fut lancé contre lui; nous l’autorisâmes à se présenter à l’élection présidentielle alors que l’écrasante majorité des Ivoiriens consultés y étaient opposés, comme si, en démocratie, l’avis d’un individu (le Sud-Africain Thabo Mbeki) avait plus de poids que la décision du peuple (celui de Côte d’Ivoire).

    Et notre antipatriotisme ne s’arrêta pas là. On alla aux élections sans le désarmement des rebelles de Ouattara; on vota pour lui; on empêcha des Ivoiriens de voter pour son adversaire; on blessa et on tua pour lui; on assista à son investiture après que l’armée française l’eut installé au pouvoir; on travailla sous ses ordres dans des stuctures dont il n’appliqua jamais les résolutions; on donna son nom à une université et à des rues. Pour quelles raisons? Parce que, pour certains d’entre nous, la religion et la région passent avant le pays. Or, 16 ans après le déclenchement de la rébellion, qu’est-ce que le Nord a gagné en termes de conctruction d’universités, de routes et d’hôpitaux ultra-modernes? Rien.

    Pour d’autres, ce qui compte, c’est l’argent et les postes qui permettent de gagner cet argent. Le gain facile et la cupidité sont si forts chez eux qu’ils ne virent aucun inconvénient à créer le RHDP avec celui qui les renversa en 1999, à s’effacer pour lui en 2010 et en 2015 et à gouverner avec lui depuis avril 2011. Quand le pays fut attaqué, on les entendit même dire à leurs parents: “cette guerre n’est pas la vôtre”. Pour eux, seuls les “BAD” (terme forgé par le haineux et opportuniste Venance Konan pour désigner les Bété, Dida, Akyé, Abè et Adjoukrou) étaient visés par les sanguinaires rebelles. Telle était leur conviction jusqu’au jour où furent massacrées les danseuses d’Adjanou. Aujourd’hui, ils ne comprennent pas que celui qui leur doit son second mandat refuse de leur faire la passe en 2020. Gagnés par le blues; ils crient à la trahison tout en se rapprochant de Soro accusé d’avoir caché 300 tonnes d’armes.

     En un mot, les alliés du RDR parlent beaucoup en ce moment. “Un 3e mandat pour Ouattara? Ce n’est pas possible. Les Ivoiriens ne l’accepteront jamais”, menacent-ils. Ouattara, lui, ne se contente pas de parler et de menacer. Ce qu’il dit, il le fait. Il avait dit que Bédié tomberait et ce dernier tomba le 24 décembre 1999; il avait juré qu’il rendrait le pays ingouvernable sous Gbagbo et le pays fut effectivement coupé en deux en 2002. Monsieur Dramane Ouattara aura donc son 3e mandat si nous ne faisons que parler et menacer, si nous sommes incapables d’agir, si nous ne sommes pas en mesure de transcender nos différences (idéologiques, politiques, ethniques et religieuses) pour nous retrouver et trouver ensemble les voies et moyens de chasser l’imposteur avant 2020. Le “dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri” (parole du centurion romain à Jésus) ne marche que dans les Évangiles.

     Ce qui guérira la Côte d’Ivoire, ce ne sont ni les paroles creuses, ni les prophéties fantaisistes, ni les incantations lénifiantes, ni toute forme de collaboration avec Ouattara mais des actions communes et fortes. Hier, nous avons fait preuve de légèreté et de couardise dans le traitement du problème Ouattara; hier, nous avons manqué de patriotisme et de solidarité entre nous; hier, nos petits intérêts personnels ont primé sur l’intérêt général. Aujourd’hui, montrons que le pays est la chose la plus importante et qu’il mérite tous les sacrifices; prenons enfin nos responsabilités face à cette dictature qui, lentement mais sûrement, est en train de détruire le pays. Dans le cas contraire, taisons-nous à jamais et laissons des étrangers nous gouverner!

Une contribution de Jean-Claude DJEREKE