Soro contre Gbagbo: Les secrets d'un long coup d'Etat 

Par Dossier réalisé par Ambroise EBONDA 

     

soro-bqkqyoko1

soro rebelles_0

Septembre 2003 - septembre 2005 : trois ans déjà que la Côte-d’Ivoire, hier vitrine de l’Afrique noire francophone se livre à elle-même une guerre ravageuse. Près de 10 000 Ivoiriens auraient été arrachés à la vie de façon violente depuis le début du conflit.

     Côte-d’Ivoire: Le long coup d’Etat contre Gbagbo Des centaines de milliers d’autres sont devenus du jour au lendemain des réfugiés dans leur propre pays. L’économie, même si les salaires des fonctionnaires continuent d’être payés, tourne au ralenti. Des centaines d’entreprises ont dû fermer ou réduire considérablement leurs effectifs, jetant dans la rue des travailleurs qui viennent grossir les rangs du chômage dont l’importance grandissante fragilise davantage le tissu social déjà mal en point avec la montée de la criminalité. Longtemps après la guerre, l’éducation nationale portera encore les séquelles de ce conflit qui a instauré en Côte-d’Ivoire une école à deux vitesses, avec la partition de fait du pays. Le pire est que le meilleur n’est pas à venir. Les protagonistes de la crise ne négocient la paix que pour mieux s’en éloigner.

     Le mois d’octobre qui s’annonce leur offre l’occasion de s’entredéchirer encore et encore. L’élection présidentielle prévue ce mois d’octobre et annoncée comme capitale pour la résolution de la crise, n’aura pas lieu. Ce qui va ouvrir une nouvelle période d’incertitude avec ce vide constitutionnel que chacun des camps en conflit veut combler à son avantage : prolongation du mandat de Laurent Gbagbo selon le camp présidentiel ; transition sans Laurent Gbagbo selon l’opposition politique et la rébellion. Laurent Gbagbo est ainsi au cœur de la crise. C’est pour le renverser que ceux qui se réclament de la rébellion avaient pris les armes en septembre 2002. Ils gardent toujours ces armes aujourd’hui, faute d’avoir réussi à le chasser du pouvoir. Ce qui fait de la crise ivoirienne le coup d’Etat le plus long jamais fomenté en Afrique.

Illustration Soro contre Gbagbo: Les secrets d'un long coup d'Etat Le 19 septembre 2002, la ville d’Abidjan, capitale économique de la Côte-d’Ivoire est soudain réveillée par des tirs nourris à la kalachnikov. De nombreuses personnes sont tuées, dont le ministre d’Etat en charge de l’Intérieur et de la Décentralisation, Emile Boga Doudou, abattu à son domicile; des officiers supérieurs de l’armée tels que les colonels Dali Oblé, Dagrou Loula, Yodé ; et aussi l’ex-président, Robert Gueï exécuté avec son épouse Rose et leur entourage immédiat. L’armée ivoirienne est prise de cours. Ce 19 septembre 2002, elle est une armée vieillissante, sous-équipée, embourgeoisée et en état de dysfonctionnement total.

Le taux d’encadrement de ses 18 500 hommes est de un sous-officier pour 1,3 militaire du rang, loin de la norme qui veut qu’il y ait un sous-officier pour 4 militaires de rang. L’équipement présente un taux de disponibilité de moins de 20 % pour les véhicules, moins de 15 % pour l’armement et moins de 11 % pour les moyens de transmission et de communication. Pour un millier d’hommes, seuls 79 fusils sont disponibles. Cette armée déstructurée parvient néanmoins à contenir les assaillants à Abidjan, mais ne réussit pas à les déloger des autres villes ivoiriennes qu’ils ont occupées, Bouaké et Korhogo notamment. La Côte-d’Ivoire, de fait, est divisée en deux. Le sud sous le contrôle du pouvoir de Laurent Gbagbo et le nord, près de 60 % du territoire, aux mains des assaillants.

Mais qui sont ces assaillants, d’où viennent-ils et pourquoi ont-ils pris les armes ? Dans son livre ‘’Pourquoi je suis devenu un rebelle’’, Guillaume Soro, le chef de la rébellion tente de justifier ce recours aux armes. Il y est encore revenu récemment dans un long entretien à la revue Politique Internationale. “ Le 19 septembre 2002, dit-il, est l’aboutissement d’une longue crise. Avant cet acte d'insurrection, il y avait eu des charniers, des pogroms et des assassinats politiques commis non seulement sur le territoire national mais, aussi, à l'étranger. Les escadrons de la mort sévissaient à l'étranger, traquant les opposants jusque dans leur exil. A titre d'exemple, le 1er août 2002 Balla Keita, ancien ministre de l'Education sous Houphouët-Boigny, a été assassiné au Burkina Faso où il s'était réfugié.

Un document retrouvé à cette époque énumérait les noms de toutes les personnalités à assassiner. Mon nom y figurait. Nous n'avions pas le choix ! Soit nous décidions de combattre - avec tous les risques que cette décision supposait -, soit nous devions nous résigner à la victoire de Gbagbo... sans nous retrouver en sécurité pour autant. ” La situation en Côte-d’Ivoire ce 19 septembre 2002 est pourtant loin de correspondre à cette nouvelle dictature tropicale que décrit Guillaume Soro. Tout au contraire, les deux premières années de l’ère Gbagbo sont pleines de promesses pour les Ivoiriens. Le nouveau président met en œuvre son ambitieux programme de refondation de la Côte-d’Ivoire. Sur le plan social, la gratuité de l’école dont nombre de parents africains ont rêvée ailleurs devient une réalité ici.

Gbagbo supprime les droits d’inscription dans les écoles primaires et ordonné la distribution gratuite des manuels scolaires dans tous les établissements publics du pays. L’Etat met annuellement 20 milliards de francs cfa à la disposition de chaque conseil régional pour la réalisation de projets locaux de développement. Sur le plan économique, le nouveau pouvoir parachève la libéralisation de la filière café - cacao sur laquelle les précédents régimes ont buté. La croissance économique qui était tombée à – 3,84 % en 2000 est ramenée en janvier 2002 à un taux de 1 %. Le pays reprend aussi avec les bailleurs de fonds internationaux, dont la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (Fmi) des relations qui avaient été rompues sous le règne de Henri Konan Bédié. Sur le plan politique, Laurent Gbagbo maintient le calendrier électoral élaboré sous la junte de Robert Gueï. Il organise en décembre 2000 des élections législatives que son parti le Front populaire ivoirien (Fpi) ne remportera pas. Puis, en 2001 des élections municipales et régionales que le Fpi, parti au pouvoir, perdra une fois de plus.

Lors des municipales dont le Rassemble-ment des républicains (Rdr) est sorti vainqueur, les médias occidentaux se contentent de proclamer que le parti d’Alassane Ouattara est devenu la première formation politique ivoirienne ; passant volontairement sous silence les parfaites conditions démocratiques dans lesquelles ces élections s’étaient déroulées ; et oubliant de dire que pour la deuxième fois de suite, le parti au pouvoir venait de perdre des élections qu’il a organisées, sans tenter d’en inverser le résultat ; fait plutôt rare en Afrique francophone. Et, rien n’indiquait alors que Laurent Gbagbo aurait agi différemment lors de la présidentielle d’octobre 2005 au terme de son mandat. N’est – ce – pas lui qui avait déclaré le 26 octobre 2000 en prêtant serment : “ si je suis devenu président en Côte-d’Ivoire, c’est pour prouver qu’en Afrique aussi, on peut organiser des élections et les perdre ” ? Outre la tenue de ces trois élections parfaitement démocratiques, Laurent Gbagbo organise le forum national de réconciliation qu’il avait promis lors de sa campagne électorale et dont le pays a grand besoin.

La nationalité ivoirienne et le foncier rural sont au cœur de ce forum. Avec plus de 30 % de sa population ayant des origines étrangères, la Côte-d’Ivoire, même du temps d’Houphouët-Boigny, a toujours été divisée sur la place à accorder aux étrangers vivant sur son sol et à leur descendance. Division accentuée avec le concept de l’ivoirité inventé par Henri Konan Bédié et qui classifie en deux catégories les détenteurs de la nationalité ivoirienne : d’un côté, les Ivoiriens de souche avec la plénitude des droits politiques, de l’autre côté, les Ivoiriens de seconde zone pratiquement dépourvus de droits politiques en raison de leurs origines non ivoiriennes. De même, la loi sur le foncier rural votée en 1998 par l’Assemblée nationale, pose pour principe que seules les personnes ayant la nationalité ivoirienne peuvent être propriétaires et acheter des terres du domaine rural ; ce qui interdit aux propriétaires de nationalité étrangère de transmettre leurs biens à leur descendance.

Problème crucial dans un pays où 42 % des régions sont touchées par des litiges fonciers et 31 % par des litiges halieutiques. Ces problèmes profonds auxquels la Côte-d’Ivoire est confrontée, au-delà des querelles de leadership qui sont nées à la mort d’Houphouët-Boigny, font l’objet de sérieuses discussions lors du forum de réconciliation auquel participent tous les leaders politiques ivoiriens dont les exilés de retour, Bédié et Ouattara, ainsi que le général Robert Gueï qui a finalement quitté le maquis dans lequel il s’était réfugié après son échec aux élections. Des résolutions sont adoptées par le forum pour résoudre ces problèmes cruciaux et un gouvernement d’union intégrant les principales formations politiques est formé le 5 août 2002, afin de mettre en œuvre, ensemble, les résolutions du forum national de réconciliation.

Et donc, ce 19 septembre 2002 où Guillaume Soro et les siens font basculer la Côte-d’Ivoire dans la guerre, tous les voyants sont au vert. Le pays est résolument sur la bonne voie et le président Gbagbo peut se permettre de parcourir le monde, pour solliciter des appuis à la refondation de la Côte-d’Ivoire. Il se trouve en visite officielle en Italie au moment où Abidjan est réveillée par les tirs d’armes à feu. Qu’est-ce qui pouvait dès lors justifier que des Ivoiriens prennent les armes pour tenter d’imposer par la force un nouvel ordre national ? Du putsch à la rébellion, le grand mensonge L’art de légitimer par l’intox la déstabilisation d’un régime honni. La plupart des observateurs admettent aujourd’hui que les rebelles ivoiriens sont des putschistes qui ont raté leur coup d’Etat, mais n’ont pas renoncé depuis trois ans à renverser par tous les moyens le régime honni.

Il a pourtant fallu du temps pour que cette évidence soit reconnue. Dans les heures qui ont suivi le putsch manqué, tout a été mis en œuvre par les putschistes et leurs commanditaires pour faire croire que les événements du 19 septembre ne correspondaient pas à une tentative de renverser le régime Gbagbo par la force. Les assaillants d’abord, ayant du mal à justifier leur recours aux armes dans un pays en plein redressement, ont tôt fait de se présenter comme des mutins obligés de se battre contre leur démobilisation déjà programmée de l’armée. On découvrira plus tard que les assaillants étaient tout simplement un groupe hétéroclite de soldats ivoiriens déserteurs, réfugiés dans des pays voisins, de mercenaires étrangers et de chasseurs traditionnels du nord, formés dans des camps d’entraînement dans des pays limitrophes à la Côte-d’Ivoire, pour prendre le pouvoir à Abidjan.

L’assassinat abominable de Robert Gueï et de son épouse par l’armée ivoirienne dans la matinée du 19 septembre autorisera la presse française, les quotidiens Libération et Le Monde en tête, à nier l’évidence de la tentative de coup d’Etat et à prétendre qu’il s’agit soit d’un affrontement entre deux clans antagonistes au cœur du régime Gbagbo, soit tout simplement un coup monté par le président Gbagbo pour éliminer ses adversaires politiques. Guerre des clans … Mais, quels clans ? Boga Doudou et le ministre de la Défense de l’époque, Moïse Lida Kouassi, piliers du régime Gbagbo que l’on disait frères ennemis, étaient visés au même titre par les assaillants. L’un a été tué, l’autre leur a miraculeusement échappé. Si les deux avaient été mis hors d’état de nuire, ce que les assaillants voulaient, Laurent Gbagbo ne serait jamais rentré de sa visite à Rome et le coup d’Etat aurait réussi. De même, comment le régime pouvait-il se permettre d’hypothéquer sa mission bien entamée de redressement de la Côte-d’Ivoire, en mettant lui-même le feu au pays, sous le prétexte d’éliminer des adversaires politiques qu’il avait réussi à faire sortir du maquis pour les réintégrer dans la République ? La vérité sur la nature des événements des 18 et 19 septembre a finalement été officiellement établie en…2004 par une commission d’enquête internationale créée par l’Onu et présidée par le juriste congolais Gérard Balanda Mikuin Leliel.

Dans son rapport, la Commission écarte l’hypothèse du soulèvement des mutins. Elle explique qu’une simple révolte des mutins “ ne pouvait pas, à partir d’Abidjan, embraser tout le pays, quand bien même les tenants de cette thèse allèguent l’utilisation de moyens de communication modernes. Les insurgés n’étaient pas aussi nombreux et ne disposaient pas des moyens pour planifier et coordonner l’opération ”. La Commission balaie aussi d’un revers de la main “ l’hypothèse d’un règlement de comptes entre les caciques du pouvoir ”. Pour elle, “ cette hypothèse n’est pas soutenable car l’antagonisme et la rivalité supposés entre lesdits caciques (…) ne serait pas aussi généralisé pour constituer un drame politique devant déboucher sur l’écroulement du régime en faveur d’un camp ”.

La Commission internationale conclut clairement que les événements des 18 et 19 septembre n’étaient rien d’autre qu’une “ tentative de coup d’Etat ”. L’Onu publie son rapport bien trop tard. Le grand mensonge sur la vraie nature des événements des 18 et 19 septembre 2002 avait déjà permis de légitimer la déstabilisation du régime de Laurent Gbagbo. Il a empêché de poser les vraies questions que l’irruption de ces étranges assaillants suscitait : Qui étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Qui étaient leurs commanditaires ? Qui leur a donné des armes et des uniformes ? Qui a payé leur pécule ? Si ces questions avaient été posées, on aurait su que certains hommes politiques étaient allés au forum de réconciliation tout en préparant la guerre. On aurait établi que le complot n’était pas seulement interne et que des pays voisins ont participé à la déstabilisation du régime ivoirien au moins en servant de base – arrière aux assaillants.

La Commission internationale créée par l’Onu rapporte qu’elle “ a reçu des témoignages précis de soutien actif que certains pays voisins de la Côte-d’Ivoire apportent au groupe des rebelles ivoiriens. Des noms des officiers chargés de l’encadrement ainsi que des lieux où se trouvent des camps d’entraînement des rebelles ont été révélés (…). Quant aux sources de financement des équipements militaires, des témoins ont rapporté qu’au début de la rébellion, l’on a vu des paiements faits bien souvent au comptant et des armements à l’état neuf. D’autres révélations faites par certains responsables des rebelles eux-mêmes précisaient l’origine et la hauteur de certaines ides financières dont ils bénéficièrent. ” En niant l’extranéité du complot contre le régime ivoirien, le grand complot a aidé Jacques Chirac à convaincre Olusegun Obasanjo de rappeler les trois avions que le Nigeria mettait à la disposition de Laurent Gbagbo pour mater les assaillants. Il a surtout permis à la France de refuser d’intervenir pour défendre la Côte-d’Ivoire ainsi que les accords de défense du début des années 60 qui la lient à ce pays, l’y obligent en cas d’attaque extérieure.

La France chiraquienne, prétextant qu’il s’agissait d’une affaire ivoiro - ivoirienne, a lâché le régime Gbagbo et s’est donné un rôle inédit en Françafrique, d’arbitre entre un gouvernement légal et des putschistes qui veulent le renverser. Les grands gagnants de cette attitude de la France sont les assaillants qui ne seront pas mâtés et vont s’organiser en rébellion contrôlant près de 60% du territoire ivoirien. Aujourd’hui, Guillaume Soro reconnaît qu’il n’y avait ni mutinerie, ni affrontement entre clans rivaux du régime, encore moins coup monté pour éliminer les adversaires politiques, mais bel et bien une tentative de coup d’Etat depuis longtemps planifiée et bien coordonnée : “ A Korhogo, explique-t-il, c'est Messemba Koné, aujourd'hui représentant des Forces nouvelles dans le Gouvernement de réconciliation nationale, qui a mené l'attaque. A Bouaké, nos commandants étaient Zaga Zaga - aujourd'hui décédé -, Chérif Ousmane et Fofana Losseni, l'actuel commandant de notre zone Ouest. A Abidjan, c'étaient Tuo Fozié, aujourd'hui ministre de la Jeunesse dans le Gouvernement de réconciliation nationale, et Wattao.

J'étais moi-même à Abidjan, dans un PC situé quelque part dans la ville, en relation permanente, par téléphone cellulaire et par le téléphone satellite Thuraya, avec les forces qui devaient attaquer les trois villes. Lorsque notre dispositif a été prêt, j'ai donné le signal du début de l'attaque. ” Toutefois, Guillaume Soro ne dit pas toute la vérité. Ce n’est pas lui qui coordonnait l’action des assaillants les 18 et 19 septembre, mais plutôt Ibrahim Coulibally, plus connu sous le pseudonyme de IB. Le coup d’Etat ayant échoué, le sergent IB ne pouvait pas apparaître au grand jour pour en délivrer le message. Et pour cause, il avait le double inconvénient d’être l’ancien garde du corps d’Alassane Ouattara et de vivre en exil au Burkina-Faso. Le présenter comme le chef des assaillants aurait été une sorte de revendication du coup d’Etat manqué.

On aurait su qui en sont les commanditaires et où il s’est préparé. La grande intelligence des commanditaires de ce putsch a dès lors consisté à garder IB au maquis et aller chercher Guillaume Soro pour donner une suite politique à un échec militaire. Ancien leader du puissant syndicat des élèves et étudiants de Côte-d’Ivoire (Fesci), qui s’est forgé une âme de combattant à l’école du Fpi et de Laurent Gbagbo, en se mesurant au pouvoir de Konan Bédié qui le jeta en prison, Guillaume Soro avait le profil de l’emploi. Chrétien du nord musulman, marié à une Bété de l’Ouest, il symbolise la nation ivoirienne. En plus, il a le bagout nécessaire pour faire passer un certain discours politique. Son apparition aux côtés des assaillants constitue le premier grand tournant de la crise ivoirienne. L’ancien leader estudiantin va blanchir le coup d’Etat et politiser l’action des assaillants. On ne parlera plus de putschistes voulant renverser un président élu, mais de combattants ayant pris les armes pour une juste cause : mettre fin à l’ivoirité. 

Négociations de la paix, la victime au banc des accusés Les fautes et les erreurs de Gbagbo qui profitent à la rébellion.Face à la rébellion qui contrôle près de 60 % du territoire, Laurent Gbagbo avec son armée en déliquescence, est obligé de négocier pour obtenir la réunification du pays. Seulement, de Yamoussoukro à Pretoria, en passant par Lomé, Marcoussis, Accra et Libreville, les différents rounds de négociations vont devenir des procès en règle contre le président ivoirien qui est pourtant la victime d’une tentative de coup d’Etat. A la suite de son camarade de l’Internationale Socialiste, François Hollande qui a eu à déclarer qu’il est un homme infréquentable, une certaine opinion internationale présente Laurent Gbagbo comme un ennemi de la démocratie, un président illégitime, voire un nouveau dictateur tropical. Ennemi de la démocratie ? L’accusation est cruelle pour cet homme qui s’est battu corps et biens pendant trois décennies, pour l’avènement en Côte-d’Ivoire d’une société plus ouverte et plus juste. Seulement, son image a été ternie par les conditions de son accession au pouvoir.

L’ancien opposant est devenu président de la République au terme d’une élection que l’on peut dire chaotique. Certes, il n’était pas à l’origine de ce chaos organisé par le général Robert Gueï qui, dans sa volonté de conserver le fauteuil d’Houphouët, a exclu de la présidentielle du 22 octobre 2000 des candidats sérieux comme Konan Bédié ou Alassane Ouattara et a tenté par la suite d’inverser les résultats sortis des urnes qui donnaient Laurent Gbagbo vainqueur. Mais, le militant de gauche que fut Laurent Gbagbo a certainement eu tort de ne pas prêter une oreille attentive à la rue ivoirienne et à la communauté internationale qui lui demandaient d’organiser une nouvelle élection présidentielle. Un peu comme si, ce scrutin du 22 octobre qui ne fut pas libre, correspondait à l’idée qu’il se fait de la démocratie. Laurent Gbagbo s’est aussi laissé discréditer par sa gestion des droits de l’homme. On a sans doute tort de lui attribuer le charnier de Youpougon.

Cette horreur fut découverte le 27 octobre 2000. Or, Laurent Gbagbo n’avait été investi comme président de la République que dans la nuit du 26 octobre, après avoir refusé de prendre la charge de l’Etat avant sa prestation de serment, contrairement à ce que l’armée lui proposait après avoir délogé Robert Gueï le 25 octobre. Mais, de l’assassinat de Robert Gueï à la répression sanglante en mars 2004 d’une manifestation de l’opposition, que de graves violations de droits de l’homme n’y a-t-il eu en Côte-d’Ivoire et particulièrement à Abidjan, sous le règne de Laurent Gbagbo ! La commission internationale dépêchée par l’Onu en Côte-d’Ivoire révèle que le pouvoir de Laurent Gbagbo s’illustre par des assassinats ciblés de personnes enlevées le plus souvent à leurs domiciles à Abidjan, par les ‘’escadrons de la mort’’ et des milices ‘’à la solde de la présidence’’. La liste des assassinats ciblés est loin d’être exhaustive.

On y retrouve pêle-mêle, des hommes politiques, des religieux, des journalistes, des ressortissants étrangers, etc. “ De nombreux témoignages et des sources concordantes ont porté à la connaissance de la Commission l’existence en Côte-d’Ivoire des groupes désignés pour des missions spéciales de tuer ou d’enlever des personnes gênantes pour le régime, ou soupçonnées d’être dangereuses. Ils peuvent agir le jour, mais ils agissent généralement la nuit, malgré les barrières et barrages, les contrôles militaires et le couvre-feu ”, rapporte la commission de l’Onu. Ceux qui connaissent le président ivoirien doutent qu’il puisse être le commanditaire de ces horreurs ; ils savent le prix que Laurent Gbagbo attache à la vie humaine. En revanche, ils s’étonnent de l’impunité qui semble couvrir les auteurs de ces crimes. Combien d’enquêtes ont été menées, combien de sanctions prises ? Presque rien. Les auteurs de l’assassinat de Robert Gueï et de son épouse sont par exemple connus, à en croire la commission de l’Onu ; certains sont des éléments de la garde présidentielle, et ils ne sont pas inquiétés.

Un peu comme s’ils étaient protégés en haut lieu ou si Laurent Gbagbo était obligé de composer avec eux. Il en est également ainsi de sa gestion de la question de l’ivoirité qui a accentué le mal ivoirien. C’est vrai, le créateur de ce concept néfaste s’appelle Henri Konan Bédié et non pas Laurent Gbagbo qui n’a d’ailleurs jamais publiquement soutenu ce concept. Il ne l’a pas non plus fondamentalement combattu, un peu comme s’il approuvait l’exclusion à laquelle l’ivoirité appelle. En hésitant longtemps à mettre en œuvre certaines réformes imposées par Marcoussis en vue de faire reculer l’ivoirité, Laurent Gbagbo a donné l’impression de s’être approprié ce concept. Davantage, l’application des accords conclus lors des négociations de paix a laissé du président ivoirien l’image peu reluisante d’un homme sans paroles, un ‘’boulanger’’ qui roule tout le monde dans la farine. C’est vrai, nombre de choses qui lui étaient demandées par ces accords n’auraient pas pu être acceptées par la plupart des chefs d’Etat et pas seulement en Afrique.

Comme par exemple le fait d’intégrer dans son gouvernement des criminels qui ont pris les armes pour renverser les institutions, voire, confier les ministères de la Défense et de la Sécurité à des rebelles. Mais, en donnant l’impression d’avoir accepté ces accords, puis en posant des actes contraires, le président ivoirien a perdu la confiance de ses pairs qui font et défont l’opinion de la communauté internationale. Laurent Gbagbo qui aime à dire de lui – même : “ je suis comme un crabe, je marche en me penchant d’un côté, tantôt à gauche, tantôt à droite, mais toujours j’avance ”, a fini par passer non pas comme un homme d’Etat soucieux de résoudre les problèmes de fond qui se posent à son pays, mais comme un simple manœuvrier agissant au gré de ses intérêts.

Aujourd’hui, le président ivoirien a entièrement fait sa part dans l’application des accords de paix. Mais, à quelle heure et après quelles pressions ? Très peu de gens sont prêts à le récompenser pour autant. En revanche, les rebelles qui ne sont pourtant pas des enfants de chœur ont réussi à exploiter les erreurs et les manœuvres de Laurent Gbagbo, pour s’attirer les faveurs de la communauté internationale. La paix, otage de la rébellion Ils refusent de déposer les armes et tiennent le pays en otage... Laurent Gbagbo aime souvent dire que “ dans un pays, c’est l’opposition qui fait la paix ou la guerre ”. Pendant ses 30 ans d’opposition, il n’a jamais songé à prendre le pouvoir par les armes, convaincu qu’il était, que tôt ou tard, il y parviendrait par les urnes. Si la Côte-d’Ivoire est restée en paix pendant ces trois décennies – là, c’était aussi parce que lui, le principal opposant voulait qu’il en soit ainsi.

Lorsque les Bétés, son ethnie, étaient les pestiférés d’Houphouët, il n’a pas pris les armes pour leur rendre justice. Quand Alassane Ouattara, du temps où il était Premier ministre de Côte-d’Ivoire l’a jeté et gardé en prison pendant 6 mois, il n’a pas armé de jeunes gens pour se venger. Lorsque Henri Konan Bédié faussait le jeu électoral pour se maintenir au pouvoir, il n’a pas encouragé une rébellion pour l’en déloger. Quelles que soient les raisons qu’ils avancent par ailleurs pour justifier leur recours aux armes le 19 septembre 2002, ce sont les rebelles qui ont plongé la Côte-d’Ivoire dans la guerre. Mais, très tôt avec le ralliement de Guillaume Soro, ils ont réussi à se positionner en victimes. La table ronde de Marcoussis en janvier 2003 qui leur a déroulé le tapis rouge et a imposé leur entrée au gouvernement a fini de les rendre fréquentables et de les légitimer. Pis encore, elle leur a donné un statut de combattants de la liberté en les baptisant ‘’Forces Nouvelles’’.

    Les rebelles ivoiriens ne sont pourtant pas des enfants de chœur. Les nombreuses violations graves des droits de l’homme dont ils se sont rendus coupables dans la zone sous leur contrôle et dont curieusement, on ne parle que très peu, témoignent de la haute idée qu’ils ont de la liberté. La commission internationale dépêchée par l’Onu en Côte-d’Ivoire ne tarit pas d’exemples sur les tueries de masse et les crimes contre l’humanité perpétrés par les hommes de Guillaume Soro. “ Lors de la prise de Bouaké, les rebelles ont arrêté une centaine de personnes qu’ils ont détenues à la caserne de la 3e légion de gendarmerie. Quelques jours plus tard et plus précisément le 6 octobre 2002, 131 personnes parmi lesquelles 61 gendarmes, 61 enfants ou neveux desdits gendarmes, ainsi que sept autres personnes civiles ont été froidement exécutées alors qu’elles étaient désarmées et enfermées dans des cellules ”, rapporte la commission de l’Onu qui indique que la zone occupée par les rebelles est parsemée de charniers. Elle en a visité à Bouaké, Korhogo, Odienné, Man, Toulepleu, Bangolo, etc.

     La commission rapporte aussi des cas de torture horrible dont on a du mal à penser qu’ils aient été commis par des êtres humains. Exemples : une jeune femme a témoigné devant la commission qu’un groupe de femmes dont elle faisait partie a été obligé de rester pendant deux semaines dans une cellule d’un camp militaire, avec les corps de ses parents tués. Elles ont ensuite été forcées d’enterrer ces corps. La même femme a signalé avoir été violée et forcée à boire de l’urine et du sang. En juin 2004 à Korhogo, des personnes enfermées dans un conteneur devaient lécher leur propre transpiration parce qu’elles n’avaient rien à boire. Une femme a expliqué à la commission la mort de son mari coupé en petits morceaux par des rebelles qui auraient aussi égorgé toute une famille. Une autorité a témoigné du cas d’une femme qui a été obligée de cuire et de manger la main de son mari tué par des rebelles. Un jeune homme a été obligé d’avoir des rapports sexuels avec sa propre mère. Cette dernière a supplié son fils d’accepter pour avoir la vie sauve. Après l’acte, la mère a été abattue sur le champ et le fils obligé de boire le sang de sa mère.

     La commission de l’Onu a également reçu le témoignage d’un homme qui a été contraint de violer sa propre fille devant le reste de la famille. Suite à cette scène, la mère est devenue folle. Dans un village, une femme enceinte a été déshabillée en public et a été obligée de simuler l’acte sexuel pendant plusieurs heures. Elle a accouché d’un mort né le lendemain. Dans le même village, dix femmes ont été violées par une centaine de rebelles. Une jeune fille de 16 ans a été violée par huit personnes qui lui ont par la suite cassé le bassin. Elle ne peut ni s’asseoir, ni marcher. Ailleurs, des parents ont été arrêtés, déshabillés devant leurs enfants, obligés de marcher à quatre pattes et de traverser le village tout nus pour ensuite être abattus. Etc. Telle est l’œuvre des hommes de Guillaume Soro.

    La rébellion a plongé la Côte-d’Ivoire dans la guerre et ses horreurs. Elle entend l’y maintenir aussi longtemps qu’elle n’aura pas obtenu ce pourquoi elle avait pris les armes le 19 septembre 2002, c’est-à-dire le départ de Laurent Gbagbo. Les différents rounds de négociation auxquels elle participe ne sont que la poursuite en costume et non plus en treillis du coup d’Etat du 19 septembre. Les accords de paix sanctionnant ces négociations ne l’engagent pas ; ils constituent une nouvelle arme entre ses mains pour tenir le pays en otage tant que Laurent Gbagbo en sera le président. Ces accords demandent des réformes politiques au président Gbagbo et mettent à la charge de la rébellion le désarmement de ses 42 500 hommes.

    Or, à chaque fois qu’on demande à la rébellion de remplir sa part du processus de paix, elle trouve un prétexte pour se dérober et focalise l’attention sur Laurent Gbagbo. Lors des négociations de Lomé en 2002, la rébellion devait désarmer si une loi d’amnistie était accordée à ses hommes pour leurs crimes perpétrés à la suite du 19 septembre. Elle a obtenu cette loi, mais n’a pas désarmé. Rebelote à Marcoussis où elle devait désarmer le 8 mars 2004, après la formation du gouvernement d’union. Le 7 mars, Guillaume Soro annonça qu’aucune arme ne serait déposée tant que l’article 35 de la constitution n’aura pas été modifié pour permettre la candidature d’Alassane Outtara à la présidence de la République.

“ Si on modifie l’article 35 à midi, nous désarmons à 13 heures ”, disait-il. Alassane Ouattara a obtenu le droit d’être candidat, la rébellion n’a pas désarmé pour autant, exigeant la modification de lois déjà adoptées et … des cartes d’identité pour ses hommes. Or, pour le médiateur Thabo Mbéki, les choses sont claires : le président Gbagbo a accompli toutes les réformes qui lui étaient demandées pour permettre la paix il appartient désormais à la rébellion de déposer ses armes pour permettre la réunification du pays, l’organisation des élections et la sortie de la crise. Un arbitrage qui vaut au Sud-africain d’être récusé par Guillaume Soro qui a décidé que la paix se fera en Côte-d’Ivoire aux conditions de la rébellion : une transition sans Gbagbo ou la mise de la Côte-d’Ivoire sous tutelle de l’Onu.