Le 6 Novembre 2004, on m’apprend que neuf militaires français sont et que ce serait à la suite d’un bombardement qui aurait eu lieu à Bouaké, effectué par nos deux avions. Nous étions stupéfaits.IL s’avéré ensuite qu’il s’agissait d’un complot dont le but ultime était de renverser le gouvernement légitime et de m’évincer du pouvoir. Longtemps, on ne m’a pas cru. Aujourd’hui, la vérité commence à apparaître, grâce au combat des familles des militaires français tuées, grâce aussi à des officiers de l’armée française. 

   Il est important de dire aujourd’hui comment cela s’est passé. Je n’en ai jamais reparlé depuis 2010.J’ai vécu cette grave affaire en  comprenant à chaque instant que je n’en détenais pas tous les éléments. J’étais en très bons termes avec l’ambassadeur de France de l’époque, Gildas Le Lidec, il a été lui aussi pris de court par la tournure des événements. 

    Contrairement à ce qui a été dit, ou écrit, à partir de confidences que j’ai n’ai jamais faites, en me prêtant des propos que je n’ai pas tenus, je n’étais pas opposé à ce qu’une opération permettant la destruction des infrastructures militaires des rebelles à Bouaké ait lieu, ce qui aurait permis ensuite la réunification e la pacification du pays. J’avais dû, quelque temps auparavant, empêcher que des officiers ne lancent une offensive sur Bouaké sans ordres de leurs supérieurs. Les soldats étaient arrivés à proximité de Bouaké, une ville qui se trouve à peu à près au milieu du pays, sur la ligne médiane entre le Nord et le Sud et menaçaient d’attaquer les rebelles. J’ai pris un hélicoptère pour aller leur parler et leur dire que rien n’avait été décidé et qu’il leur fallait se replier. Cette tentative de certains officiers avait sonné comme un avertissement : l’armée et les populations voulaient qu’on mette un terme aux exactions des rebelles. 

    Je savais mon chef d’état-major, Mathias Doué, très proche des Français, du général Poncet en particulier. Doué a fait Saint-CYR. Je le savais aussi réticent concernant l’opération prévue à Bouaké.IL ne me disais rien de ses réticences, mais j’étais informé des propos qu’il tenait à l’extérieur. Il n’était pas franc. Je ne comprenais pas ce qu’il avait en tête. 

    J’ai téléphone à l’ambassadeur de France, pour lui dire que la situation au Nord était insupportable aux populations, que les exactions des rebelles avaient redoublé, qu’ils se conduisaient, malgré leurs engagements, en terrain conquis et, compte tenu de leur refus persistant de se plier à la légalité républicaine et de respecter leurs engagements écrits, nous n’avions d’autres choix que de lancer une opération militaire ciblée. Nous étions assez liés, et en confiance l’un avec l’autre, pour que je comprenne qu’il n’était pas contre, loin de là… Deux jours plus tard, c’était le mardi 2 novembre je crois, je le reçois avec le général Poncet. 

Poncet me dit de ne pas agir, de ne pas lancer l’attaque. Le Lidec regarde ailleurs, en tirant sur sa cigarette, rêveur .J’ai écouté le général mais j’ai fini par répliquer : « Je ne vous ai pas appelé pour vous demander votre avis, mais pour vous informer. La France est un pays ami, qui a des troupes sur le terrain. Le but est de détruire les infrastructures militaires de la rébellion à Bouaké. » 

Le Mercredi 3 novembre, le téléphone sonne : c’est Chirac.IL hurle :

-« Seydou Diarra(le premier ministre que j’avais nommé à la suite de Marcoussis qui dirigeait le gouvernement d’union national e comportant des rebelles) n’est pas au courant ! C’est invraisemblable ! » Patin couffin.

- « Seydou Diarra ‘a même pas été élu conseiller municipal, lui ai-je répondu. Je suis le chef d’un Etat républicain qui fonctionne de manière républicaine, constitutionnelle. La légalité républicaine doit s’appliquer et les rebelles cesser leurs exactions, sans compter qu’ils avaient promis de désarmer. » 

   Le Jeudi 4, nous avons lancé l’opération. Elle devait durer deux jours. L’ONUCI a fait un communiqué ce jour-là pour souligner le professionnalisme de l’intervention, qui n’avait pas provoqué de dégâts collatéraux. Nous avions procédé auparavant à un relevé minutieux des installations rebelles dans ce but précis. Pour rien au monde je n’aurais voulu gâcher ce succès.

   Nos objectifs étaient atteints. J’ai annoncé que j’allais faire une déclaration à la télévision : pour annoncer la fin prochaine des combats, pour dire que nos soldats étaient à Bouaké, et pour tendre la main aux adversaires en vue de négocier la fin des hostilités, et les projets pour l’avenir. C’était la traduction politique de l’opération militaire. 

   Le samedi 6, je suis dans mon bureau en train de rédiger le texte de mon allocution, quand Doué vient me voir, et me dit : « Nos avions ont lâché des bombes sur des soldats français, il y a un mort. » A peine une heure après, on m’avertit que nos deux avions sukhol avaient été détruits à Yamoussoukro par les forces françaises. A Abidjan, des soldats français étaient en train de détruire avec des haches tous nos hélicoptères et petits avions qui se trouvaient sur le tarmac de l’aéroport. A la fin de la journée nous n’avions plus rien qui puisse voler. 

   Les ambassadeurs de France et des Etats-Unis sont venus me voir. Ils m’ont appris qu’il y avait neuf morts français, et un Américain. L’ambassadeur US ne m’a pas informé de tout, et j’étais accablé. J’ai immédiatement demandé au ministre de la défense que le chef d’état-major soit mis à pied et suspendu le temps de l’enquête. J’ai convoqué les ministres compétents et le procureur militaire et leur ai donné pour mission de faire la lumière le plus vite possible sur ces événements tragiques. J’ai insisté pour que le procureur militaire diligente une enquête sur place. Le général Poncet a interdit au magistrat ivoirien l’accès opposé à notre enquête. Il n’y en a d’ailleurs pas eu non plus côté français, à ce que je sais. 

   Quant aux Américains, je n’en ai pratiquement pas entendu parler. Une femme est venue voir mon ministre des Finances, mais l’Etat américain ne m’a même pas envoyé un courrier au sujet de leur ressortissant tué. Pour la première fois, nous n’avons pas pu rendre les honneurs aux soldats français morts sur notre sol avant leur transport en France. A peine informé de ces événements bouleversants, j’apprenais qu’une colonne française composée de blindés s’approchait d’Abidjan, venant du centre du pays. Au milieu de la nuit, cette colonne encerclait la résidence présidentielle où je me trouvais. La rumeur dit que Doué était dans l’un des véhicules de la colonnes. Ensuite, Doué a disparu et n’a réapparu qu’après ma chute, dans les bagages de Ouattara.  

Nous y reviendrons.

Extrait du livre Laurent GBAGBO selon François Mattei

Pour la vérité et la justice.

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